Energie : le bal des vautours

La question de l’énergie plombe lourdement l’économie camerounaise depuis une vingtaine d’années. Et l’avenir semble bien sombre pour longtemps encore…

Raould D. Lebogo-Ndongo's photograph
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L’entreprise ENEO (The energy of Cameroon) est une véritable star du football au Cameroun. Probablement la plus grande même. Samuel Eto’o et même le dieu Roger Milla ne lui arrive pas à la cheville. A chaque seconde ou presque, on crie après ENEO à la suite d’une coupure d’électricité à Mehandan, à Oyo-Abang, à Nguangue, à Eléveurs, à Ngodi, à Akonolinga, à Pitoa, à Batouri, à Ekona, à Mbouda, à Balamba, à Kumbo, à Kousseri, à Meiganga, à Belabo, à Campo, à Meyomessala, à Fondjomekwet, etc. Aux quatre coins du Cameroun, ENEO, ENEO, ENEO…

Certes, ENEO n’a pas volé cette réputation. L’entreprise, dont la privatisation ou plutôt l’ouverture du capital au privé s’est opérée il y a un quart de siècle, n’a pas véritablement apporté la réponse que le public attendait. Avant l’arrivée de AES Corp. Au capital de la SONEL, entreprise publique, les délestages font rage.  Au milieu des années 90, les délestages sont le plat imposé à tous les Camerounais. Minimum quatre heures toutes les vingt-quatre heures, mais en général c’est huit heures voire plus. Le passage de SONEL à AES SONEL n’apporte pas de véritable amélioration. Toutes les mutations juridiques qui se sont succédées n’ont pas sorti le pays du noir.

Pour autant, ENEO n’est pas seule coupable. Les politiques publiques dans le secteur de l’énergie sont également pour beaucoup dans la sombre situation actuelle.

Depuis les années 2000, le Groupement Inter patronal du Cameroun (GICAM) attire l’attention des pouvoirs publics sur la question d’énergie au Cameroun. Principalement sur le déficit entre l’offre –  stagnante – et la demande, toujours croissante. Certes, il existe un gros écart entre les données du secteur privé et les déclarations des officiels du gouvernement. Entre les deux, il y a l’exploitation des données objectives. Elles sont de deux ordres : le recours persistant aux délestages, preuve que le disponible ne parvient pas à satisfaire la demande ; l’attitude des investisseurs. Bien plus que la question de l’insécurité, celle de l’énergie refroidit les investisseurs étrangers, au double plan de la disponibilité et de la qualité. D’un côté, l’énergie n’est pas disponible en quantité et de l’autre la qualité du service est jugée insuffisante. Conséquence : l’opérateur économique n’est pas sûr de disposer de l’énergie quand il en a besoin. D’où le recours aux groupes électrogènes qui génèrent des surcoûts qui renchérissent la production. L’estimation du déficit énergétique au Cameroun est aujourd’hui de l’ordre de mille MW.

En retrouvant sa pleine capacité à orienter sa politique économique après une bonne vingtaine d’années d’ajustement structurel, le gouvernement fait de la question de l’énergie une priorité. Le Président de la République, en visite à Québec en 2009, dit au vice-président international de Rio Tinto : « j’en fais mon affaire… », parlant du dossier de Nachtigal qui avait une incidence directe sur l’extension de l’une usine de production d’aluminium d’Edéa de 100 000 à 300 000 tonnes. Le montage est de construire une centrale hydroélectrique à Nachtigal pour alimenter Yaoundé et une grande partie du réseau interconnecté sud (RIS) et d’orienter l’énergie produite à Edéa et Song-Loulou vers la grande usine d’aluminium. Malheureusement, ce montage prendra une éternité. Les investisseurs de Rio Tinto orienteront leur projet vers des terres plus favorables. Pertes lourdes : pas d’investissements en centaines de milliards, pas de création d’emplois, pas d’activités génératrices de taxes fiscales, etc.

Cet échec illustre les errements de la gestion du dossier de l’augmentation de la production hydroélectrique. Les nombreux investissements réalisés ne semblent pas obéir à une politique cohérente. A titre d’illustration, les trois centrales hydroélectriques de Memve’ele et de Mekin et celle à gaz de Kribi ont coûté, ensemble, environ huit cent milliards de francs CFA. Pour une production maximale de trois-cent quarante-cinq mégawatts (345 MW).

Ces chiffres appellent trois observations. La première, le mégawatt revient à 2,3 milliards de FCFA, ce qui est le double de ce qui est généralement admis à travers le monde. Deuxième observation, les huit cents milliards auraient permis de construire une centrale hydroélectrique de mille MW à Song-Mbengue ou à Grand Eweng. Le pire – et c’est la troisième observation – ces 345 MW ne sont produits et injectés sur le réseau qu’à environ 180 MW, soit 52 %. Entre oubli de construction de la ligne de transport et des équipements d’exploitation (transformateurs de puissance principalement), mise en service différée et autres, le cocktail des défaillances est énorme.

Le dossier Lom-Pangar constitue le bouquet du cafouillage dans la mise en oeuvre de la vision du Chef de l’Etat. Le barrage réservoir de Lom-Pangar est opérationnel depuis quatre ans. Sauf qu’aucun barrage de production n’a été construit. Cela signifie qu’on a investi gros pour disposer de la matière première – l’eau à un débit stabilisé – mais qu’on a oublié de construire l’usine pour transformer la matière première et produire l’énergie électrique qui manque tant. Deux cent cinquante milliards de FCFA qui vont attendre huit ans pour véritablement profiter de l’investissement avec la mise en service de la centrale hydroélectrique de Nachtigal, 420 MW qui vont coûter 780 milliards de FCFA contre 480 milliards estimés en 2008 !!! Un défaut de coordination et un surcoût inexplicables pour le commun des mortels…

En regardant de plus cette question de la production de l’énergie électrique, on constate que les dossiers « appartiennent » à des individus. Et cela a une triple incidence. D’abord, on voit apparaître des surfacturations énormes, en comparaison des autres projets en Afrique. Ensuite, le retard dans la réalisation des projets entraine l’augmentation du déficit énergétique national. Enfin, le coût de l’énergie devient un facteur limitant pour les investissements directs étrangers.

Dans cette situation, seules les vautours tirent leurs … griffes du jeu.